Interculturel : les Français et les Allemands pensent différemment
Lorsqu’on pratique intensément une langue apprise, on observe souvent qu’on rêve dans cette langue. Cette expérience rappelle que la langue est liée aux structures profondes de notre psyché et qu’elle a trait à l’environnement social et culturel dans lequel nous évoluons. La langue est à la fois un outil de communication et le reflet de notre mode de perception.
Par exemple, on ne pense pas pareil lorsqu’on s’exprime en français ou en allemand. On dit souvent que les Français sont conceptuels et les Allemands plus pragmatiques. La langue allemande est en effet une langue du mouvement, de l’action, dans la structuration du mot même, comme l’indique Georges Arthur Goldschmidt dans son livre remarquable, Quand Freud voit la mer : « à comparer le français et l’allemand, on se rend compte que l’allemand est lié, dans son intimité même, aux gestes et aux désirs du corps. La ponctuation sert en allemand à indiquer les endroits où il faut reprendre son souffle, elle découpe la phrase en propositions, c’est-à-dire en groupes respiratoires. La phrase subordonnée, avec son verbe à la fin, suit tout simplement le mouvement descendant de la cage thoracique ». On ne ressent et on ne perçoit pas pareillement, lorsqu’on s’exprime en français ou en allemand. Les mots n’ont pas la même capacité évocatrice, imaginaire et connotative d’une langue à l’autre ; le rapport à l’inconscient est différent.
Au-delà d’une vocabulaire ou d’une grammaire, l’apprentissage de la langue est l’apprentissage des codes culturels, des codes liés au rang et à la classe sociale, mais aussi des jeux de mots, de l’humour, du non-dit, des tabous, toutes choses difficiles à percevoir pour un étranger. Cette difficulté est d’autant plus grande si on décide d’apprendre une langue relevant d’une autre civilisation et d’une culture radicalement différente (par exemple, apprendre le mandarin pour un occidental). Au-delà de l’apprentissage des signes, de la syntaxe et des phonèmes, il faudra essayer de saisir le référentiel de pensée, le rapport aux valeurs et à la réalité qui caractérise cette culture. Cet apprentissage est difficile, sauf à vivre de longues années dans un pays étranger. En effet la langue évolue, en symbiose avec son environnement économique et culturel et avec le rapport aux valeurs des citoyens du pays considéré. Apprendre de manière désincarnée une langue étrangère comme si on apprenait une langue morte et sans aucun contact avec la réalité vécue de ce pays ne permettra pas de percevoir et de communiquer de manière fine.
Les recommandations pour un manager exerçant son activité dans un pays dont il ne maîtrise pas la langue sont aisées à en déduire (ne pas critiquer, ne pas s’estimer porteur d’un culture supérieure, se faire conseiller par des autochtones, etc.). Par ailleurs, au-delà de la langue, nous ne pouvons que lui recommander de se familiariser avec la culture du pays. Cela lui évitera certains faux pas regrettables. De même, il lui appartient de s’assurer fréquemment, à travers le dialogue, que son expression et ses décisions font sens dans la culture locale, qu’elle est reçue tel qu’il pense l’avoir émise et qu’en retour il comprenne bien le message de ses interlocuteurs. Au-delà de sa compréhension intellectuelle, la clé de la réussite dans la communication interculturelle sera ainsi dans son attitude, dans l’intérêt manifesté vis à vis de la culture et de son ouverture à autrui.


Au-delà de la justesse du propos sur les différences des langues allemandes et françaises, j'ai fait le constat d'une autre conséquence très pragmatique. Dans sa construction avec le verbe rejeté en fin de phrase (relative, mais pas uniquement!) l'allemand suppose de la part de celui qui écoute, une attention soutenue jusqu'à la fin de la phrase, puisqu'il faut attendre le verbe porteur de sens pour savoir précisément ce que veut dire celui qui parle. En français, inversment, le verbe venant très tôt, la pensée de l'interlocuteur est découverte très en amont, ce qui permet de préparer sa réponse en distrayant quelque peu son attention pendant que l'interlocuteur termine sa phrase. Il en résulte un mode de conversation (de négociation) totalement différent qui peut parfois dérouter.
Rédigé par: Philippe de La Houplière | le 02 mai 2008 à 17:41